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Actualités

28.07.26

Témoignage de Valérie

Rhizome vous propose de découvrir le témoignage de Valérie qui a vécu un engagement intense dans un groupe religieux dès sa plus tendre enfance jusqu’à l’âge de 53 ans. Elle nous raconte les différentes étapes de son parcours et nous livre les raisons qui l’ont progressivement menées à s’en distancier. Merci à elle pour sa confiance et sa précieuse contribution.

La fille de Jephté

 Je suis née d’une histoire d’amour et j’ai grandi dans la transmission religieuse.

Mes parents se marient une année après leur coup de foudre et leur amour l’un pour l’autre est si fort qu’il portera notre famille à travers toutes les épreuves que nous traverserons.

Ma maman, après un début de vie traumatisante, arrive dans son mariage avec son fils de quatre ans et mon père l’adopte tout de suite. La famille s’installe et j’arrive une année jour pour jour après leur union. Enfin, je force un peu le destin en arrivant un mois à l’avance…

Lorsque j’ai un an, des membres du groupe que nous intégrerons rencontrent ma maman et lui offre non seulement la chance de vivre éternellement dans un paradis, mais aussi la possibilité de connaître la Bible mieux que les prêtres catholiques. Ma mère est enchantée de ces possibilités et embrasse de suite cette nouvelle foi et cette connaissance qui lui donne du crédit : connaître les dessins divins et les transmettre. Elle se fait baptiser, contre l’avis de mon père, une année après. Elle met toute sa force de persuasion et de « manipulation amoureuse » pour que mon père intègre le groupe à son tour trois ans plus tard. Entre-temps la famille s’agrandit avec l’arrivée de ma sœur.

L’atmosphère dans laquelle nous grandissons est assez étonnante pour une famille normale suisse (même si ma mère est française) des années 1970. Nous sommes entourés hebdomadairement de quatre-vingts amis de notre communauté avec lesquels nous partageons des moments religieux, mais aussi des moments conviviaux et amicaux. J’ai l’impression de vivre entourée de gens bienveillants et attentionnés même si, en tant qu’enfant, je réalise que certaines personnes sont considérées comme des leaders et d’autres comme des demeurés, des fous bien gentils mais qui détonnent dans l’idée que nous sommes « des gens comme tout le monde ». Car c’est le message véhiculé toute mon enfance : nous ne sommes pas une secte, mais des gens profondément religieux qui veulent vivre en accord avec le Christ dans un monde méchant dirigé par le diable Satan. Personne n’est manipulé, tout le monde vit cette vie religieuse stricte de manière libre et volontaire. Nous sommes tous dirigés par la Bible, inspirée de l’Esprit Saint de Dieu et véhiculée par la vie et la mort de Jésus-Christ.

Comme je suis une enfant curieuse et intéressée par mon entourage, j’apprends vite les codes non-verbaux et les intègre dans ma vie de tous les jours. Il s’agit par exemple de choisir une jupe de longueur adéquate ou encore une coloration capillaire sobre. Je n’utilise aucun mot vulgaire, dès que je fais une bêtise, je le rapporte à ma maman, je n’ai pas d’amis en dehors de la communauté et je ne participe à aucune fête dite païenne comme Noël, les anniversaires de naissance ou encore Pâques. Aucun bricolage ou poésie de Noël n’est accepté par mes parents. Lorsque j’ai cinq ans à l’école maternelle, je récite une poésie sur un sapin vert pendant que mes camarades récitent leur poème de Noël, je découpe des étoiles et eux des bougies et cadeaux de Noël pour la décoration de la classe (heureusement pour moi, mon enseignante est conciliante et non dans l’opposition). Je suis déjà très fière d’appartenir à ce groupe et d’être différente des autres, car comme je l’apprends chaque semaine dans ma communauté et à la maison, nous sommes différents des gens qui servent Satan sans le savoir.

Je grandis ainsi, très heureuse de plaire à mes parents et à mon Dieu. J’apprends, chaque semaine pendant une heure, par une étude de la Bible avec ma maman, comment bien agir en tant que servante de Dieu. J’apprends à me soumettre à l’ordre divin, que les hommes sont choisis pour diriger mais sous la direction de Jésus-Christ qui mène la danse depuis les cieux. J’ai donc pleine foi en ce système car Jésus le dirige avec l’aide remplie d’amour de son Père. J’apprends les versets de la Bible qui soutiennent la théologie du groupe et les arguments solides qui prouvent que nous détenons la vérité.

La seule véritable liberté que mes parents m’accordent c’est la lecture. Ils ne vont jamais sanctionner ce que je lis, bien que ce le soit par le groupe, et je lis énormément. Je m’évade dans cet univers, je me découvre d’autres vies, inconnues, saugrenues, dangereuses. Par exemple, vers quinze ans, je lis le Marquis de Sade et les Liaisons Dangereuses. Je vis les amours romanesques de Léon Tolstoï, les questionnements sur la mort de Dostoyevski, l’univers détonnant de Kafka, Boris Vian et les combats sociaux de Sartre et Émile Zola.

Mais jamais mes lectures ne me détourneront de la Vérité. Bientôt, très bientôt, Le Dieu tout-puissant détruira tous les gens avec un cœur méchant et amènera grâce à Jésus et à son sacrifice, un paradis terrestre où nous pourrons vivre éternellement sans péchés, sans douleur, sans mort.

A seize ans, je me questionne pour savoir si Dieu existe, si je dois embrasser ce chemin de croix qui nécessite que je sois sans taches, sans péchés volontaires, pure dans mes pensées et mes actes. Que je reste vierge jusqu’au mariage, sans me masturber et en priant pour le pardon de mes pensées impures. Que je sois honnête et raisonnable, soumise et joyeuse. Que je me plie à ces exigences non parce que je n’ai pas le choix mais parce que je le veux de tout mon être, de tout mon cœur.

Quel choix ai-je à seize ans ?

Toute ma famille (sauf mes grands-parents, mais ils sont trop éloignés de nous pour avoir un impact), mes amis, mon entourage font partie du groupe et me pousse dans ce sens y compris ma meilleure amie dans ma classe ; je n’ai donc pas de voix dissidente. Les personnages de mes lectures ne sont que des histoires qui passent dans ma vie, pas des réalités envisageables.

J’ai envie d’une mission, d’être exceptionnelle, de vivre pour sauver l’humanité. J’ai le sacrifice, le sacrifice de ma propre vie au bénéfice de la mission, ancré dans mon être.

L’histoire de la fille de Jephté que je connais par cœur depuis mes dix ans, raisonne en moi comme une évidence :

Son père, juge en Israël dans l’Antiquité avant les rois juifs, fait le vœu d’offrir la première personne qui vient le saluer à Dieu si celui-ci lui accorde la victoire sur le peuple ammonite qu’il combat. Sa fille est la première personne qui vient le saluer après sa victoire et il l’offre à Dieu, sacrifiant selon l’époque, sa fille ou sa vie de famille.

La version que l’on me fait apprendre est celle de sa virginité offerte à Dieu. Elle part vivre en séclusion et chaque année, les filles d’Israël lui rende visite, lui rende hommage en louant sa virginité et son célibat dédié à Dieu (cf. Livre des Juges, chapitres 10 et 11).

Cette histoire a un profond impact sur ma vie. Celui du don fait à Dieu, de l’obéissance à la volonté divine malgré les conséquences. Aux choix dictés par la communauté, aux sacrifices faits autrefois que l’on honore dans notre vie moderne. J’ai pleinement confiance dans le système dans lequel je vis et me fais baptiser.

Je choisis un travail qui me permet de subvenir à mes besoins fondamentaux, je deviens employée de commerce alors que je rêve d’être éducatrice spécialisée ou puéricultrice. Je travaille à mi-temps pour me consacrer à l’œuvre de ma vie : sauver le plus d’âmes en perdition pour qu’elles héritent du royaume de Dieu ; une vie sans fin dans le paradis terrestre où les morts seront ressuscités. Mes pensées deviennent des versets bibliques, ma vie devient le don de ma personne, le sacrifice ultime.

Je suis entourée de personnes qui ont les mêmes buts. Le décalage avec le monde qui m’entoure est flagrant mais il ne m’étonne pas : le monde devient de plus en plus méchant et il doit disparaître pour laisser place à un monde idyllique où la vie est paradisiaque et éternelle pour toutes et tous y compris les animaux.

Je suis bercée par l’idée que je ne vais jamais mourir. Je vais survivre à l’Apocalypse et tel Noé et sa famille, survivre pour hériter d’un monde meilleur. Jamais je ne me permets de douter. Ma foi en un Dieu d’amour qui sait mieux que moi est immense. Les hommes qui m’entourent ont la responsabilité de ma vie.

L’endoctrinement est tel que toutes mes dissonances cognitives sont rejetées et mises à l’écart pendant des années. Les désirs qui sont enfouis au fond de moi sont refoulés jusqu’à en être oubliés. Mais si mon esprit les efface, mon corps n’oublie rien.

Un événement majeur va venir ébranler mon vœu de célibat. On diagnostique à ma mère un cancer du sein de stade quatre et elle doit se battre pour sa vie. Je commence alors à penser à la mienne, à ce que je veux ou ne veux pas, à la mort possible si soudainement. Ce sont les premières pierres à mon édifice personnel à vingt-six ans.

Ainsi, je mets toutes mes forces dans ma foi, j’œuvre quotidiennement pour évangéliser, m’occuper de mon entourage, des personnes qui ont besoin de moi dans ma communauté. Puis, je découvre l’amour et je me marie et mon conjoint est lui aussi à fond dans la même idéologie. Nous devenons un couple connu pour vivre à plein temps notre foi.

Lorsque nous devenons parents, notre vie religieuse est toujours au centre de nos décisions. Les choix de notre appartement, de nos vies professionnelle et privée sont toujours liés à notre appartenance religieuse. Mon souhait que ma fille soit élevée dans cet univers est constant.

Cependant, des années de dissonances cognitives se font sentir. Je commence à avoir des problèmes physiques, notre mariage souffre et notre fille devient un peu trop anxieuse. Les dix années suivantes sont significatives. Ma maman décède soudainement et son départ m’ébranle au plus profond. Cette épreuve me pousse à me poser enfin les questions existentielles nécessaires à vivre ma vie le plus authentiquement possible.

Et à nouveau, les livres sont là mais cette fois ils vont m’aider à sortir d’un conditionnement étroit et sectaire. Je lis beaucoup, mais mes questionnements restent pour l’heure intellectuels. De son côté, mon mari remet en question toutes ses croyances. Nous passons beaucoup d’heures à discuter sur le pourquoi de nos croyances. Lui, il questionne les bases et les raisons et moi je reste sur ce que je crois mais je commence à identifier les doutes qui m’assaillent et les dissonances cognitives que je vis. Je réalise que le jugement est à la base de mes croyances et que ce jugement permanent de ma personne, de ce qui m’entoure et des gens qui m’accompagnent m’enferme dans l’endoctrinement.

Notre fille grandit dans cette atmosphère et elle essaie tant bien que mal de suivre l’enseignement religieux qu’elle reçoit. Elle est une bonne première qui veut plaire à ses parents. L’amour du groupe et son appartenance l’empêche de pouvoir se réaliser. C’est un poids qui l’enchaîne à notre religion. Ses amis, sa famille proche, tous font partie de la communauté. Gentils, affectueux, plein d’attention pour elle. Pourquoi irait-elle voir ailleurs ? Tout comme je l’ai vécu avant elle, elle doit faire face à ce choix de vie : Vivre sa vie ou celle qui lui est désignée.

Ce choix que nous devons tous faire à un moment où à un autre, elle le fait à vingt ans. Elle se décide à vivre sa vie, celle que l’on choisit.

Et c’est le deuxième événement majeur qui me pousse à remettre toutes mes convictions à plat. Elle me donne « le coup de pied au derrière » qui me permet de sortir de ma cage dorée. Je me questionne, je recherche, je lis, je contemple, je médite sur ma vie, mes envies. J’ai cinquante ans.

Je veux vivre avec joie et liberté, un amour inconditionnel.

Si je dois souffrir et mourir, je veux le faire avec conscience, volonté et libre arbitre.

Je ne suis pas de ceux/celles qui combattent les sectes activement et le combat qui m’anime n’est plus le même. Le Salut est à l’intérieur de chacun-e de nous et nous devons le trouver nous-mêmes, librement. Pour certains-es, comme mon papa et ma sœur, c’est la religion. J’essaie de respecter leur choix même si les croyances issues de leur endoctrinement me heurtent maintenant.

Aujourd’hui, ma religion est celle de l’amour, celle qui nous aide à rester dans la lumière et l’espoir. Je ne veux plus être reconnue comme membre du groupe, mais j’accepte d’avoir cet héritage qui m’a permis d’être la femme que je suis aujourd’hui.

Si je reconnais les abus, l’endoctrinement, le manque de liberté, les dommages émotionnels, physiques et psychologiques qu’une vie dans un groupe religieux fermé occasionne, je reconnais également les apprentissages positifs.

En effet, le cadre communautaire ainsi que le lien au divin offrent un grand sentiment de sécurité, l’espoir infaillible en une force plus grande que nous qui peut nous sauver. Le sens du devoir et des responsabilités de nos actes nous apprend l’honnêteté, l’humilité mais aussi que le pardon vaut infiniment mieux que la rancune. Apprendre que nous pouvons choisir le bien, cultiver nos qualités de cœur nous rend altruistes et empathiques. C’est la foi qui nous pousse à rester intègres même dans les moments les plus difficiles. Toutes ces valeurs qui sont discutées, honorées et transmises par le groupe nous permettent également de trouver en nous le courage de nos opinions.

Aujourd’hui, je vis dans cette complexité qui me permet de vivre une vie plus saine et ouverte, avec les doutes et les peurs qui l’accompagnent et qui me font me sentir libre d’aimer inconditionnellement.

Aujourd’hui, je vis pleinement.

Valérie

 

 

 

Cette image a été choisie par Valérie pour représenter son témoignage. Elle représente un papillon sortant de sa chrysalide, suspendue à une branche.

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