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Actualités

09.04.20

Témoignage de Lise – Partie 2

Victime du choix de mon fils, pas du terrorisme

Suite à la publication du 08.04.2020, nous vous présentons la seconde partie du témoignage de Lise. 

Bienvenue dans le monde de l’enfer

« Je me remémore cette soirée-là très étrange, je me demandais où j’étais, dans quel monde j’étais ». Sa première rencontre avec d’autres familles ainsi que des chercheurs travaillant sur le sujet ne la laisse encore aujourd’hui pas indifférente. Se sentant très extérieure à ce nouveau monde, elle restera ce jour-là en retrait. On la questionne sur le parcours de son fils afin de cibler l’élément déclencheur, la manière dont s’est déroulé son départ, s’il fréquentait une mosquée, laquelle, ou encore s’il est parti seul ou avec d’autres personnes. « On apprend qu’au début ils ont des entraînements [d’où l’attente d’un mois et demi], qu’on leur prend les papiers, que de toute façon ils ne reviendront pas […] On digère le premier jet du départ, puis tout ce qui se passe sur place ». Mais ce sont aussi de belles rencontres qu’elle fait ce soir-là, des chercheurs et une personne d’une association de parents qui ont fait au mieux pour répondre à ses questions. Si Lise conçoit les ressemblances entre les différents départs, chaque cas reste spécifique et relève d’une histoire de vie particulière : là encore, elle précise qu’il ne faut pas généraliser. Ces rencontres, elles lui apportent un soutien mais aussi des connaissances sur le jihadisme, essentielles afin de comprendre peut-être une fois la décision de son fils. Quant aux nombreux questionnements et épreuves qui surgissent après le départ, c’est principalement avec son ami qu’elle les vivra et sinon n’en parlera à personne ; encore actuellement, une infime partie de son entourage connaît son histoire.

Lorsqu’au mois d’août son fils la contacte enfin, il lui demande de télécharger Telegram, le canal le plus utilisé à l’époque par les groupes jihadistes pour communiquer, et de transmettre les informations à son père. Elle commence par télécharger Telegram et échange au début des messages très brefs avec son fils, dans lesquels il lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’il va bien. En effet, une fois sur place, une des premières étapes étant la mise sous surveillance, mère et fils ne peuvent jamais discuter très longtemps : « je me contentais des petits messages qu’il m’envoyait, en étant heureuse de les recevoir ». Ce n’est que plus tard dans l’année que la maman reçoit de plus longs messages, et de façon plus fréquente. Par mesure de sécurité donc, ces échanges ne portent que sur du quotidien, des banalités. Son fils ne lui donne aucune information précise sur le lieu où il se trouve : elle apprendra plus tard, à l’annonce de son décès, qu’il était en fait en Irak.

Lors de plus grandes discussions, elle fait d’autres tentatives pour savoir pourquoi il est parti, tente de rassembler plus d’informations et lui demande une fois de quitter ce pays en guerre, de partir pour un autre pays musulman, par exemple en Arabie Saoudite. Il lui répondra qu’il assume pleinement sa décision, qu’elle était mûrement réfléchie et qu’il ne changera pas d’avis. Elle n’essaie cependant jamais de le convaincre de revenir, les autres familles lui ont déjà dit que ça ne servait à rien. D’ailleurs, son principal objectif lors de ces rares moments est surtout de ne pas perdre le contact : elle évite donc de trop insister sur certaines questions. Elle relate ces échanges comme des moments cruciaux et attendus dans cette période de doutes et d’appréhensions qu’elle vit depuis son départ. S’ils se parlent de manière très succincte, Lise retient pourtant des échanges qui pour elle ont renforcé leur lien et qui encore aujourd’hui la touchent profondément : « pour moi mon fils n’avait pas changé, via les messages c’était le même, parce qu’il a continué à faire de l’humour par Telegram donc je me disais qu’il n’avait pas changé […] et je pense que certains échanges ont renforcé un moment donné notre lien […] de choses qu’il ne m’avait pas dites en tant qu’adulte, qu’il m’aimait, que j’avais toujours tout fait pour lui, des cœurs ».

Tant bien que mal, son fils cherchera à la réconforter et la rassurer un maximum sur sa situation « là-bas » où il n’était « pas plus en insécurité ». Quelques mois après le départ de son fils, Lise reçoit l’appel d’une jeune femme lui expliquant que « son fils est tombé en martyr », lors d’un bombardement. A l’époque, en voyant qu’on a tenté de la joindre sur WhatsApp elle comprend, la plupart des annonces de décès se faisaient par ce média. Se présentant d’abord comme la femme de son fils, Lise est surprise : celui-ci ayant évoqué à plusieurs reprises son choix de ne pas se remarier, elle l’a cru. Il était en fait le « tuteur » de cette personne, dont le mari est décédé quelques temps auparavant. Elle lui demande de ne pas couper le contact mais la jeune femme bloque toute communication le jour où elle a pu regagner l’Europe : « je sais qu’elle est là, elle m’oubliera avec le temps, je n’oublierai pas ». Lise ne recevra pas le testament et le certificat de décès, parfois envoyés par l’Etat Islamique. Par contre, elle ne renoncera jamais à se rendre en Irak, pour retrouver le corps de son fils et le rapatrier, récupérer des traces de sa présence, et ce malgré les réticences de son ami. Elle envisage déjà en 2016 de partir et de rejoindre un contact irakien. Grâce à des recherches sur internet, elle réussit notamment à localiser la ville dans laquelle son fils est décédé, mais n’a aucune information sur le quartier précis. Selon elle, c’est impossible que les gouvernements français et irakien ne soient pas au courant ; se dégage à nouveau le sentiment qu’on ne lui dit pas tout. Son contact ne lui donnant plus de nouvelles et du fait qu’elle ne possède pas plus d’informations, elle arrêtera donc ses recherches pour le moment. 

Qu’est-ce que son fils est allé chercher en Irak ? Lise n’a toujours pas de réponse, elle se dit qu’il voulait vivre sa religion comme il l’entendait là-bas mais ne voit pas trop « comment on peut vivre pleinement sa religion dans un pays en guerre ». « Même l’instauration de la charia » ne pourrait être possible sur le long terme dans un pays en proie à des bombardements quotidiens. En contraste avec d’autres parents concernés qui peuvent se considérer comme des victimes collatérales du terrorisme, Lise explique être uniquement victime du choix de son fils. Sans pouvoir répondre à la question du « pourquoi », elle replace néanmoins le choix personnel au centre des départs et refuse de ne voir en son fils qu’un « recruté » ou une victime.

Ce qui s’est passé ne changera pas mon regard sur la religion musulmane

« Peut-être que psychologiquement il y a eu un travail qui a été fait pour les pousser à partir, mais personne ne les a forcés à monter dans un avion, dans une voiture […] J’exclus les mineurs dans ce que je dis […] Sur les discours que j’ai pu entendre, la vie était parfaite là-bas, tout était gratuit, mon fils l’avait dit aussi à sa femme. Oui c’est du rêve qu’on vend, après ce rêve on a envie d’y aller ou pas, ça reste un choix personnel ». Si ce sentiment est pour Lise légitime, il n’est pas évident à entendre pour tout le monde. Sans remettre en question les choix des autres parents concernés et avec un profond respect à leur égard, elle ne partage pourtant pas toujours l’avis de certains d’entre eux. Lise n’a pas changé de regard sur l’islam et ne conçoit notamment pas que l’on généralise à outrance les points de vues sur cette religion : « certains parents pensent qu’il faudrait fermer toutes les mosquées en disant qu’elles sont dangereuses car il y a des recrutements […] Je ne tombe pas là-dedans non plus ». Loin de minimiser l’exigence de sécurité, elle nous dévoile en fait la considérable prise de recul engrangée ces dernières années. Lorsqu’on lui demande si elle se reconnaît dans un rôle de « prévention », Lise nous répond qu’aujourd’hui pour elle « c’est trop tard » et qu’à part le témoignage, elle n’est pas sûre de pouvoir aider d’autres parents dans une situation analogue. Pourtant, au-delà du « seul » fait de témoigner, c’est plus largement la parole des parents concernés qu’elle participe à visibiliser, tout en « dé-généralisant » les discours sur l’islam et le phénomène jihadiste. Dans sa vision des choses, le fait de se convertir à l’islam ou de porter le voile ne veut pas dire « être un [une] terroriste […] mais les gens ne sont pas prêts à entendre ce type de discours ». Déjà dans la réception publique des paroles de parents concernés, elle entrevoit une difficulté à accepter leur tristesse : « c’est compliqué d’entendre que les parents, c’est sur leurs enfants qu’ils pleurent avant tout, et pas sur des terroristes ». En tant que maman et de par son parcours, elle s’est aussi fait la réflexion que « tous ceux qui ont commis des attentats ont été des enfants de quelqu’un et ça aurait pu être n’importe qui d’entre nous ». Elle ajoute « que beaucoup de parents ne sont pas prêts à accepter que leur propre enfant aurait pu commettre un attentat ». En effet pour Lise, même si lors des échanges son fils « reste [son] enfant », une fois le contact coupé, c’était une autre personne. Au sujet des rapatriements actuels là encore, elle perçoit son positionnement à contre-courant de certains parents : son fils étant décédé et n’étant pas grand-mère, on ne comprend pas pourquoi elle se positionne en faveur des retours. D’ailleurs, on considère même parfois qu’elle n’est pas ou plus concernée par la question.

Des épreuves vécues depuis le départ de son fils, Lise retient trois moments fondamentaux. D’abord, elle n’irait plus voir la police : une sensation de non-dits et de manque de psychologie font qu’elle ne s’est pas du tout sentie soutenue. Mais « c’était contre-nature de soutenir les parents de toute façon ». Du côté du gouvernement, l’objectif est selon elle d’entendre le moins possible la parole des parents : elle a par contre été épaulée à l’interne par certaines personnes. Elle regrette aussi de ne pas avoir compris pourquoi son fils était parti et finalement de ne pas avoir pensé qu’il allait le faire.

Beaucoup de questions subsistent, mais Lise continue ses recherches de manière espacée. Il y a des périodes durant lesquelles elle s’y remet, relit des choses qui ne l’avaient pas « impactée de la même façon la première fois ». Quelques semaines avant notre rencontre, elle termine Le jihadisme français d’Hugo Micheron ; auparavant, elle a déjà lu David Thomson et bien d’autres ouvrages sur le phénomène. Aujourd’hui, elle considère son histoire avec plus de distance et se dit que certaines interrogations pourront être résolues plus tard, notamment grâce à d’autres livres à venir ou les jugements futurs.  « Savoir où est son corps, savoir où il est, c’est ma plus grande question sans réponse, c’est la plus importante […] Pour le reste, le temps fera les choses ».

 

(“L’instant cigarette” de Michèle Lescuyer – Artmajeur.com) 

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